Give a monkey a guitar… and he might make a record (acte 4)
Juin 2011
Une grosse semaine s’écoule, si mes souvenirs sont bons, entre la fin des prises et le mix. En tous cas suffisamment de temps pour que je vomisse les morceaux à force d’écoutes et de réécoutes chirurgicales, analytiques et somme toute anxiogènes. J’ai inauguré un nouveau carnet tout propre dans lequel j’annote tout, les corrections à apporter aux prises brutes (le premier qui parle d’edit je le trucide sur place, on est pas chez les amateurs bordel ), le relief à mettre en place, je vais même jusqu’à dessiner la répartition des instruments dans la stéréo. Certains titres comportant plus d’une centaine de pistes, je te laisse imaginer le casse-tête. J’ai à peine accepté que les morceaux ne bougeraient plus en terme d’écriture qu’une nouvelle armée de questions et interrogations en tous genres pointe son nez. La basse à droite ou à gauche ? A droite comme ça ? Elle va pas bouffer les fréquences du violoncelle si elle se retrouve du même côté ? Elle va pas être trop loin du kick ? D’ailleurs tiens, le kick, faut le laisser mat ou l’aérer un peu ? L’aérer ça risque pas de le désolidariser de la basse ? Et la voix, je la rentre, mais je la rentre comment ? Au point de la passer derrière la folk ? …. Une foutue version technico-sonore du rubik’s cube à l’usage de ton oreille interne.
En terme de confort et d’hygiène de vie, les séances de mixages sont les plus agréables comme les plus désastreuses.
Agréables parce que tu n’as rien d’autre à faire que te poser ton arrière train dans le canapé défoncé du studio et d’indiquer à Fab la direction dans laquelle il faut aller. J’aurais du comptabiliser la somme d’ordres que je lui ai balancé à la figure, parfois sans grande diplomatie, en trois jours. “Trop de reverb, non pas assez, elle est trop longue, nan elle trop courte en fait, oh et puis merde il n’y a qu’à l’enlever, ah bah nan remets là, t’es sûr que c’est pas à l’équalo qu’il y a un souci ?” Franchement à sa place je me serais collé des mandales par paquet de douze. Il ne doit rien n’y avoir de pire que de devoir supporter un pénible de mon acabit qui sait ce qu’il veut sans trop savoir comment l’obtenir.
Désastreuses dans le sens où calé dans ton canapé, tu n’as pas grand chose d’autre à faire que de griller clopes sur clopes et de vider café sur café histoire de te donner une contenance, d’avoir un truc dans les mains, en attendant une énième réécoute pour ajuster ceci ou cela, tout en sachant qu’il est fort probable que tu changes d’avis dans la demi-heure, la semaine, ou, sait-on jamais, l’année.
Au point où j’en suis dans ce foutu processus d’enregistrement, il y a belle lurette que je n’entends plus des chansons. Du tout. Je ne saurais même plus dire si les titres que crachent les enceintes sont bien les mêmes que ceux que j’avais balancés sur le papier l’hiver dernier. Tout n’est plus qu’une accumulation de pistes. Je me rappelle très bien la manière dont elles ont été réalisées, l’état d’esprit dans lequel j’étais quand je les ai plantées, les défauts que je leur trouvaient au moment de la sélection… Imagine-toi bouffer un gâteau et qu’au lieu d’en avoir la saveur sur les papilles, tu te retrouves avec le goût de la farine, des oeufs, du beurre, l’odeur de l’étable, la race de la vache, et la couleur du slip kangourou du fermier. Si après ça t’arrives encore à apprécier le dessert, c’est que t’es franchement cinglé.
Trois séances de 9 heures de mix, à raison de 4 titres par séance. Ce qui nous fait, si je ne me trompe, la bagatelle de 2h15 par titre. Petit exercice de mise ne situation. Tu vas prendre ton plus beau jour de congé, sélectionner trois morceaux que tu aimes, ou pas d’ailleurs, et tu vas te les passer en boucle chacun pendant 2h15. Ou mieux encore tu vas tronçonner ce laps de temps en tronçons de dix minutes pendant lesquels tu n’écouteras que le charley, que la grosse caisse, que la reverb de la seconde guitare… SI t’as encore toute ta santé mentale à la fin de la journée, tu viendras m’expliquer comment tu fais.
J’exagère certes. Enfin pas tant que ça. Ca serait mentir comme un candidat à la présidentielle que de dire que le mix équivaut à une lobotomie à l’opinel rouillé. C’est quand même l’occasion de voir les prises prendre forme, s’imbriquer, de pouvoir commencer à deviner la cohérence globale de l’affaire. C’est aussi le moment rêvé de se féliciter de telle ou telle option sonore qui fonctionne, comme celui de se flageller de n’avoir pas été plus lucide ou plus exigeant.
Eh ouais, à le fin de ses trois jours, il faudra bien accepter que ça y est c’est fait. Tu vas repartir avec ton joli cd gravé et il faudra alors apprendre à classer cette histoire dans le dossier “passé”. Accepter qu’on ne reviendra plus en arrière, commencer à se dire que c’est ça un disque, une espèce de marqueur de ton parcours d’artisan musical à un instant T. Le disque satisfaisant n’existe pas.




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