Chroniques musicales vaguement intéressantes et encore c'est pas sûr.

Sociabilité tu m’auras pas (acte 5) - Comment gâcher son plaisir en deux leçons

Fallait bien que je trouve encore une raison pour me faire jeter des pierres. Comme si j’avais pas déjà de quoi recouvrir de gravier la moitié de mon séjour. Faut dire que je le cherche aussi.

Ces cinq derniers jours, j’ai eu la chance d’accompagner Natalie Dessay et son cher et tendre Laurent Naoury, tous deux des ténors (ah, ah) du chant lyrique de haute volée. Ce n’est pas la première fois que ma route croise celle de la soprano légère au tarin digne de Cyrano, la première fois datant de ma période où boutonneux, j’avais, grâce à un cours de solfège qui pour une fois se révélât être vraiment intéressant, pu assister à une générale du Rossignol de Stravinsky dirigé par Boulez au Châtelet. Dessay dans le rôle titre. La tarte. Le simple fait de découvrir qu’une chanteuse lyrique n’était pas nécessairement un pachyderme qu’on fout sur scène avec une pelleteuse et qu’il faut ensuite déplacer pendant les précipités à l’aide d’un diable, que ces fameuses voix, que l’on qualifie par ignorance crasse de “Castafiore” n’étaient pas nécessairement ampoulées et affublées d’un vibrato à la quinte suffit à me faire rallier la cause de l’art lyrique aussi sec.

C’est donc avec un plaisir certain, qu’une bonne quinzaine d’années plus tard, débarrassé de mon acné mais sûrement pas de mon instinct de petit con, je me retrouvais assis sur ma chaise pour faire bande son ( et un peu tapisserie aussi ) pour la madame. Alors oui, c’est vrai les deux concerts furent bons. Quand une nana parvient à te foutre les poils avec Ambroise Thomas et oublier (pas complètement, faut pas croire au miracle non plus )  la ringardise du duo de la mouche d’Offenbach , c’est que ça envoie. De beaux moments de musique et quelques pénibles, mais courts instants de cirque et de simagrées comme seuls les chanteurs savent en faire. Quitte à être chiant, je pourrais quand même dire que je n’aime pas vraiment ce qu’elle fait dans Traviata, et que sa voix n’a plus vraiment la souplesse et l’éclat d’il y a quinze ans ( mais parlons-en tiens, de ma souplesse et de mon éclat d’il y a quinze ans … ), mais bon quand tu l’entends tousser comme un vioque après trente cinq ans de gitane maïs dans les coulisses et que tu entends ce qu’elle sort une fois devant le public, le bon Freddy à moustache peut se le carrer où il veut le “show must go on”.

Reste que, je n’arrive pas à m’enlever une espèce de goût rance au fond de la bouche. Je ne suis pas statisticien, je ne suis pas comptable, mais si j’en crois les bruits qui courent, cette performance coûterait l’indécente somme de 35000€, certains disent même plus. Par concert ? La minute ? Le contre ut ?Mystère.

Par contre ce que je sais c’est qu’au concert de Versailles la place la moins chère se touchait à 90€ et que dans notre bon vieil Arsenal c’était moitié moins cher. Je te vois venir, lecteur(euse). Oui, le talent ça se paye et oui ce n’est pas grand chose à côté de ce que peuvent palper des décérébrés par paquet de onze pour tenter de foutre un ballon dans une cage ( mais est-ce là un exemple à suivre ? ). Que le haut de gamme des bagnoles, du design, de la hi-fi, j’en passe et des plus chers ne soient accessibles qu’à une infime frange de la population me laisse froid. S’il y a des gugusses suffisamment passionnés ou débiles pour se claquer un Cayenne, bien leur en prenne. Mais quand on sait que ça fait des années qu’on nous bassine avec cette fantômatique démocratisation de la culture, je hurle au scandale. Quoi ? Au demi-bourgeois, semi-élitistes et demi-cultivés la splendeur de Dessay, les loqueteux que ça intéresse pourront toujours se payer un soliste de cinquième division, et les curieux prendre le risque de se taper un vociférant de douzième zone ?

Là où l’indécence se mue carrément en obscénité, c’est quand je vois ce soir, alignés comme à la parade dans leur costume le plus gris anthracite et leur cravate la plus dépareillée, le gratin des élus des étoiles pleins les yeux. Ces mêmes élus qui nous rabâchent à longueur d’années que nous coûtons trop cher, que notre boulot ne vaut rien, qu’il faudrait jouer dans les hôpitaux, les prisons, les cités, les grands magasins, les marchés, les hospices, les maisons de retraites, créer du lien social, aller à la rencontre des publics, désenclaver et faire découvrir le répertoire, moderniser et rendre populaire l’image d’un orchestre,.. ces mêmes gros blaireaux acceptent toute honte bue de lâcher le pactole pour un concert qui de fait bafoue et crache sur tous leurs plus beaux discours et leurs plus sincères engagements ? J’ai la gerbe, je reviens.

Alors, voilà, comme dit mon copain Charly, si ça se vend, c’est que ça s’achète, et ça serait donc croire aux bisounours que de demander à Dessay et consorts de baisser leur tarifs. C’est dommage, mais c’est comme ça, monde de merde. On pourrait aussi espérer qu’un jour personne ne veuille plus mettre un bras dans une place de concert, mais ça fait dix ans que j’attends en vain que ça arrive à Johnny ou a U2. Par contre, si au moins les pouvoirs publics pouvaient enfin se préoccuper de proposer un véritable service public en acceptant de lâcher espèces sonnantes et trébuchantes pour rendre cette excellence artistique accessible à tous, ça me permettrait au moins de dormir sur mes deux oreilles.

Posted on March 30th, 2011