Mandales de Proust (acte 2)
On ne fera jamais assez l’éloge des disquaires indépendants. Là où je crèche, le mélomane moyen à même du bol, puisqu’il en a deux bien complémentaires à sa disposition. Autant de raisons valables de réduire l’espace vital de mon appartement comme de creuser l’ulcère de ma banquière. Surtout qu’au delà d’un simple rapport commercial, à force de trainer les bacs, tu finis forcément par créer des liens humains avec les tenanciers des lieux. Tu palabres musique, albums, son, système audio, j’en passe et des meilleures. Ca fait pas nécessairement des amis pour autant, mais ça rapproche. Pour peu que tu laisses tes coordonnées, les bougres fournissent même du service personnalisé.
Ainsi lundi dernier, mon portable sonne. Un sms, Philippe de chez Disc Over m’annonce qu’il m’a dégotté le Saint Graal. Je laisse tout en plan, je fonce, c’est pas tous les jours qu’on termine une quête longue de presque 17 ans.

Eloignez les enfants et les âmes sensibles de l’écran : putain de bordel de nom de dieu de merde, dEUS, “Worst case scenario” en vinyle…..J’avoue, le saint graal, c’est un poil exagérer. Hormis une petite série promo aussi rare qu’un directeur du FMI abstinent, le premier effort des belges n’est tout simplement jamais sorti dans ce format. La galette que je tiens donc dans mes mimines pleines de doigts tremblantes n’est donc qu’un pressage pirate. Un verre duralex en guise de saints des saints. A vrai dire, lecteur(euse), je m’en tape, les originaux, les numéros de séries, et tout le toutim, c’est bon pour les collectionneurs. Le simple fait d’avoir ce LP marquant dans un si joli format me suffit amplement, surtout quand le contenu est à la hauteur.
Worst Case Scenario n’a pas pris une foutue ride. “Suds and Soda”, le single de l’époque, te vrille les chicots à coups de violon obstiné, “Hotellounge” et sa structure à tiroirs est touts simplement fabuleux, “Right as rain” à tomber par terre, sur deux faces je redécouvre le palpitant en sur-régime les élucubrations rock-expérimentalo-foutraque made in Anvers. L’écriture allumée de Tom Barman dynamité par les tirs de chevrotine noisy de la six cordes de Rudy Trouvé… Intelligente sans être intellectuelle, barrée mais pas indigeste, accrocheuse mais pas évidente, la musique de dEUS reste, 17 ans après sa sortie une pure merveille à tous les étages. De quoi faire oublier deux derniers album en demi-teinte… Certes le pressage n’a pas le son du siècle, et ne fait pas disparaitre les stigmates d’une production mid-nineties un peu froide, mais ça n’est pas tous les jours qu’on tient 30 cm de merveille déjantée et décapante entre les mains.

La théorie du traquenard. Voilà le nom que j’ai donné au phénomène étrange qui fait qu’invariablement, quand je mets les pieds chez un disquaire pour un LP j’en ressors avec deux à trois fois plus, en fonction de l’avancement du mois comme de ma résistance psychologique du jour. Parfois même les éléments se liguent contre moi. Parti la banane jusqu’aux oreilles et le pas d’un cabri en léger surpoids récupérer la pépite belge ci-dessus, il fallait que je tombe un jour d’arrivage. 600 LP fraîchement débarqués de je ne sais où. Je ne pouvais pas ne pas jeter un oeil. Deuxième bac, strike.
Je ne te ferai pas, lecteur(euse) l’affront de te présenter Beck. Même en ayant passé son adolescence dans un couvent au fin fond du Larzac, impossible de ne pas avoir entendu “Loser” quelque part … Par anticonformisme primaire, je l’avoue, “Loser” et Mellow Gold m’ont toujours un peu gonflés. Non pas que l’album comme le single soient mauvais, loin de là, mais l’unanime critique élogieuse, le matraquage en règle sur les radios ados de l’époque et l’engouement quasi militaire avaient à l’époque un tant soit peu hérissé mes premiers poils. Je me suis du coup toujours tenu à une distance raisonnable de Beck. Et c’est ainsi que 15 ans après je viens de me prendre Odelay en pleine poire. Il n’est jamais trop tard pour arrêter d’être con.
Moins bricolé et crado que Mellow Gold, plus réfléchi, plus intuitif et malin, Odelay est un foutu disque hybride, kaléidoscope musical qui conjugue tous les styles sans jamais tourner à la démonstration de singe savant, sans jamais perdre en cohérence. La faute a un songwriting éclairé, un sens aigu du dosage. La face A mérite à elle seule un bon vieux vingt sur vingt. Phrasé hip hop, claviers soul, slide blues dégueulasse, samples à l’arrache, envolées psychédéliques…. tout, absolument tout est là pour faire d’Odelay un Frankenstein de la musique populaire du 20e siècle. Ca tient mortellement debout, ça réussit la prouesse de partir dans tous les sens sans jamais s’égarer…. je donnerai cher pour savoir ce que le père Ansen a dans la caboche. Et pour le coup, en vinyle, ça défonce. C’est chaleureux, plein de relief, un poil plus cracra que la version cd, en clair ça transforme un excellent disque en magistrale mandale.

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