Chroniques musicales vaguement intéressantes et encore c'est pas sûr.

Give a monkey a guitar …. and he might make a record (acte 2)

Mars 2011

Alors que le bureau dirigeant de Chez Kito Kat Records s’envoie en l’air en direction du Canada avec mes maquettes sur les oreilles, pour ma part, j’attends. Et ça c’est pas vraiment mon fort. Au point qu’il ne me faut pas plus d’une journée pour remettre tout ou presque par terre.

Il n’y a rien de pire que la demi-mesure, le tiède, le truc pas tranché, pas franc du collier. Du coup, il faut parfois se résoudre à assumer. Et justement, ces maquettes ont clairement le fondement entre deux chaises. Pas vraiment folk, pas vraiment pop, un espèce de truc petit bras qui refuse de dire son nom. C’est vrai que le son y est pour beaucoup, mais faut pas se voiler la face. Il me suffit d’une insomnie pour prendre la décision. Le LP sera pop, à fond la caisse, et orchestré, à fond la caisse tout pareil. Parce que c’est moi qui décide et que j’ai trop écouté le White album. Et on va se la jouer grand prince, on casse la tirelire, on fait péter le budget et on se tape dix jours de studio. J’ai envie de faire cet album comme si ça allait être le premier et le dernier, ce qui, remarque, est aujourd’hui encore une probabilité comme une autre.

Ca implique donc de repasser la tracklist au peigne fin. Un titre ne survit pas, le vieux truc bouche trou de dernière minute. Prévisible.

Ca implique également de revoir la copie déjà envoyée. Dégager de la place, se projeter sur d’autres sons, ce qui pour moi est simple en matière de cuivraille mais nettement moins pour les cordes. C’est d’ailleurs un foutu challenge que d’écrire pour elles, quand on est conscient qu’on aura pas une section pléthorique, qu’on ne sait foutrement pas comment marche un archet ou presque… Heureusement, vu mon boulot, j’ai la chance d’en avoir sous le nez tous les jours. Ca aide. Je garde l’illusion un moment que je vais arriver à rajouter des cordes de synthé sur les maquettes … pour l’essai. Mais je me rends très vite compte que ça n’est pas possible. D’une part à cause de mes capacités de pianiste proche du néant, et aussi parce que le peu que j’arrive à réaliser de deux phalanges hésitantes sonne froid, dégueulasse, sans relief … autant préparer le Tour de France sur un vélo d’appartement.

Tout ça m’amène à un bref calcul. Une trompette, un tuba, un cor, deux chanteurs, une choriste,  un sax baryton, une harpiste, deux électroniciens, un batteur, un clappeur professionnel, un violon et un violoncelle. Merde, il va me falloir faire appel à pas moins de quatorze personnes pour venir prêter gracieusement de leur temps comme de leur savoir-faire pour les sessions d’enregistrement. Va sérieusement falloir arrêter de se prendre pour Phil Spector. Dans la vie rêvée d’un utopique musicien véritablement professionnel, je pense que c’est le genre de situation où tu décroches ton téléphone et tu demandes à un grouillot de la maison de disque de te trouver ça…. et des bons, et plus vite que ça. Dans la vraie vie, tu prends ton courage à deux mains et t’envoie un mail à des potes, ou, plus difficile, à des collègues, enfin ceux que tu trouves sympas et suffisamment ouverts d’esprit pour espérer récolter une réponse positive. Pas simple quand on veut préserver la discrétion de ses activités discographiques ( oui je sais ça tient du paradoxe quelque part… ).

Comme ces braves gens volontaires n’ont quand même pas que ça à foutre ni à penser, il va falloir aussi organiser le planning des sessions. Dans la vie de quelques musiciens qui s’étouffent avec l’argenterie, c’est le genre de situation où tu rappelles le grouillot de la maison de disque, ou un autre, c’est égal, et tu lui demandes d’organiser ça …. et pour hier, merci. Dans la vraie vie, tu redécoupes encore le planning, tu calcules, tu prévois, tu téléphones, et surtout tu pries pour que tout se passe bien.

Mais on y est pas encore. Les jours du calendrier ont beau tomber inexorablement comme des mouches, on a un peu de marge. Suffisamment pour repenser l’ad-lib de Two hearts… et en faire une espèce de mille-feuille d’éléments mélodiques, un contre-point branlant qui éclaire un peu trois premières minutes ascétiques. Un final tectonique (dans le sens géologique du terme hein, pas ton petit frère teint en blonde atteint du syndrôme de la tourrette dans son sweat à rayures roses fluos) qui transforme la balade monochrome en litanie post-rockeuse. C’est d’ailleurs systématiquement comme ça. Loin de moi l’idée de me poser un cahier des charges au départ, de me dire que je vais faire un truc “à la” ou “dans le style de”. Heureusement, puisque quand ça me prend, ça finit par ressembler au mieux à un  exercice de style bien appliqué, au pire à un splendide étron. Tout est rétroactif. C’est quand le titre atteint sa phase de peaufinage que je me rends compte qu’une foule de trucs l’ont influencé. L’inconscient qu’ils disent les spécialistes. A titre personnel je préfère le laisser où il est. J’en ai peut-être déjà trop parlé.

Un dernier titre me passe par la caboche. Après la bagarre avec ce foutu Two hearts… que je tenais à achever, entêté que je suis, ça ne fait pas de mal de se retrouver face à une idée docile, qui va bien là où je veux qu’elle aille, où tout se goupille sans encombre. Le bol parfois, ça existe. C’est tellement la fête que je m’autorise le clin d’oeil à Faith No More. “The subtle art of making friends” est plié en deux jours et rejoint la tracklist pour porter le LP à la hauteur des quarante minutes réglementaires.

Les premiers échos de l’écoute du patronat arrivent. “Tout bien” en dialecte Rombaso-richemontais… ou presque. Le vieux titre de remplissage se fait épingler ( t’as voulu les prendre pour des buses, et bah voilà …), c’est justice. Pour le reste, ça paraît envisageable de sortir un disque avec ça, aux dernières nouvelles. Je pourrais faire des bonds au plafond, faire péter la roteuse et festoyer dans la joie et l’allégresse. Que dale. On est loin du compte encore.

Empêtré dans les arrangements de cordes que j’ai commencé à jeter sur les portées, je me rends bien à l’évidence qu’il falloir que j’abuse des deux fous furieux qui ont accepté de venir se démultiplier par la magie du numérique pour constituer un pupitre de cordes cloné. Je ne me fais pas confiance, sans parler de mon oreille interne, je ne peux pas courir le risque de me retrouver comme un baltringue le jour des séances avec des parties de cordes injouables ou pire qui sonnent de chiotte. Va falloir les poser sur les démos, aller grappiller quelques précieuses minutes des deux musiciens pour pallier à mon incompétence. Paye ton enregistrement à l’arrache chez l’habitant. Bon, c’est pas Van Dyke Parks, mais ça passe.

Tellement correctement que je remets le couvert pour la harpe. Grand bien m’en prend puisque descendre un accord d’un demi-ton sur cet instrument archaïque et barbare revient à tenter de jouer en picking avec les dents. Je me couche moins con ce soir là, c’est une évidence.

Je commence à prendre les onze titres en grippe, c’est bon signe. J’ai envie de tout foutre à la corbeille et d’effacer tout ça d’un fatal clic droit, mais j’ai commencé, faut finir. Les claviers midi sont vomitifs, je les refais donc avec un instrument digne de ce nom. Je peaufine, j’exporte, je prépare la liste des prises à faire titre par titre. Bah ouais, on en est qu’aux préliminaires. Le vrai disque se fait là, maintenant, sous peu. Et faut remettre les compteurs à zéro.

Posted on September 6th, 2011